08/07/2008

Carine Russo sur la situation des sans papiers:

Par Freddy Dewille le mercredi, 25 juin 2008 PDF Print Email
"J'ai été prise de nausée en voyant les cellules d'isolement." 
Cela fait un an maintenant que Carine Russo a été élue sénatrice sur la liste Ecolo. Son comité de soutien comptait aussi quelques militants actifs de la LCR, qui ont dès le début clairement déclaré qu'ils ne soutenaient en aucun cas la liste Ecolo. Après un an, dans une interview pour La Gauche, Carinne Russo fait le point.

Interview: Freddy Dewille

 
Quel est le bilan que tu tires de cette première année de législature?

Carine Russo: La situation a été très floue pour moi de juin à Noël puisque les partis du sud et du nord du pays ne parvenaient pas à s'entendre pour former un gouvernement. Même la rentrée parlementaire à la mi-octobre ne ressemblait à rien: pas de ministres, pas de déclaration gouvernementale, rien. Tout le monde se considérait à la fois comme parti potentiellement au pouvoir et dans l’opposition. Donc, chacun changeait de camp comme il en avait envie. Verhofstadt, le premier ministre sortant, s’asseyait sur les bancs du parlement, comme s’il faisait partie de l’opposition. Leterme idem. Dans les faits, c'était pourtant la politique du gouvernement sortant qui perdurait. Et de manière totalitaire puisque sans ministres nommés, il n'était plus possible d'interpeller qui que ce soit et donc de contrôler une quelconque action gouvernementale. Il m'a semblé, en fait être réduite à peu près à néant pendant toute cette partie de l'année. J'étais censée apprendre le travail mais il n'y avait pas de travail !  

 

Tu t’es mobilisée sur la situation des sans papiers?

Dans un premier temps, pendant la campagne électorale, j’avais déclaré de manière très spontanée que ce qui m’intéressait, les sujets sur lesquels j’avais le plus envie de m’investir, c’est tout ce qui concernait l’enfance, la jeunesse. C'est à peu près au moment où je prêtais serment, en juillet, que la presse a commencé à se déchaîner autour de l'affaire de la petite équatorienne Angelica. Je me suis rendue le jour même à Steenokkerzeel. Nous avons rencontré la maman d’Angelica et Angelica elle-même à l'intérieur du centre fermé. Je me suis retrouvée confrontée de plein fouet à la réalité de la vie dans ces centres, la réalité des enfants enfermés, la réalité de ce qu'il faut bien appeler l'incarcération de gens qui n'ont pourtant commis aucun délit, des familles et des enfants, comme Angelica. J'ai été prise de nausée en voyant les cellules d'isolement. Je me souviens avoir pensé que je ne pourrais pas tenir là-dedans deux heures d'affilée. Un WC en inox fixé au sol dans un minuscule espace totalement vide, derrière une lourde porte de sécurité. La porte m'a d'ailleurs fait penser à celle fabriquée par Dutroux dans la cache de Marcinelle. Le vide total, la coupure totale du monde extérieur, de toute perception sensorielle! Après être passé par là, il faut vraiment avoir de solides raisons de ne pas vouloir retourner dans son pays. Moi, j'y vois la preuve que rentrer chez eux ou rester est pour eux une question de vie ou de mort. On renvoie des Afghans dans leur pays en guerre, des Albanais dans leur pays détruit, des Africains à leur misère et leur famine, à leurs dictatures, à leurs guerres civiles, à leur continent ruiné suite aux pillages de leurs ressources. C'est pourtant bien les Etats européens qui sont responsables du désastre africain. Ce sont bien nos Etats européens qui ont soutenu leurs dictateurs et leurs guerres civiles. Et on en a tous bénéficié des ressources de l'Afrique, que je sache! Je suis sortie de ce centre fermé avec déjà l'envie de démissionner!  C'est alors qu'a commencé mon travail parlementaire. Nous avons commencé à élaborer une nouvelle proposition de loi contre l’enfermement des enfants. Ce projet de loi devrait être à l'agenda de la commission de l' Intérieur du Sénat, mais il est régulièrement repoussé. Depuis, ça m’a amenée, en me préoccupant de l’enfermement des enfants, à aller visiter beaucoup de centres fermés, à rencontrer les gens qui y sont enfermés, entendre leurs témoignages de vie, les injustices criantes dont ils sont souvent l'objet. J'ai commencé à participer aux réunions des comités de soutien, aux manifestations, à visiter les grévistes de la faim et petit à petit à apprendre sur le tas les ficelles de cette matière très complexe qu'est devenue le droit des étrangers et des demandeurs d'asile.  

 

"Je n’ai jamais perdu de vue mon premier objectif, lutter contre l’enfermement des enfants." 

Lorsque le gouvernement a enfin été formé, après le 23 mars 2008, j'ai enfin pu interpeller la nouvelle Ministre de l'Asile et des Migrations sur l'enfermement des enfants en particulier et je me suis retrouvée confrontée à des réponses édifiantes. Pour Madame Turtelboom, l'enfermement des enfants n'était pas en contradiction avec la Convention internationale des Droits de l'Enfant, par exemple. Depuis, les associations de défense des droits de l'homme, et des enfants, les comités de soutien, des ligues d'avocats, des professeurs d'université et même les syndicats ne cessent d'alerter l'opinion, notamment sur cette problématique absolument énorme qui tourne à la tragédie. Ils sont de plus en plus nombreux à se rendre compte que la problématique des flux migratoires est devenue prioritaire aux niveaux non seulement belge mais européen.  Je n’ai jamais perdu de vue mon premier objectif, lutter contre l’enfermement des enfants. Je trouve qu'il s'agit là d'une des problématiques les plus criantes d'injustice actuellement dans notre pays. Mettre des enfants en prison, c’est un échec flagrant de notre société ! Quand j’ai rencontré Angelica la 1ère fois, à mes yeux, elle n'était pas seulement la petite Angelica, la petite immigrée Equatorienne enfermée dans un Centre fermé pour étrangers et dont la presse parlait. Quelque part, c’était une petite fille qui pleurait parce qu’elle était enfermée dans des conditions pas possibles. C’était aussi ma fille. Forcément, on fait toujours un peu une projection sur ce genre de choses...  Et puis ce n’est pas seulement l’enfermement des enfants étrangers qui me heurte. Il se passe aussi de plus en plus de problèmes par rapport à l’enfermement de jeunes délinquants. Mais il faudrait peut-être creuser un peu plus les causes de la délinquance des jeunes avant de donner systématiquement comme réponse l’enfermement. On est en train de préconiser de plus en plus l’enfermement pour les jeunes, de plus en plus jeunes... c’est tout ce qu’on a comme solution. Un jour on va finir par devoir enfermer des enfants de six ans! Mais qu'on enferme tous les enfants alors si on veut aller au bout de cette logique. Ils sont tous potentiellement dangereux. Qui sait lequel d'entre nous ne sera pas tenté un jour par le terrorisme par exemple? Par mesure de précaution et sous prétexte de sécurité, enfermons les tous, non? Ainsi, le citoyen européen nanti pourra dormir tranquillement sur ses deux oreilles bien au chaud dans sa forteresse... C'est de l'humour noir, hein...!  

 

Comment juges-tu la politique libérale du gouvernement?

Elle a un problème, la politique libérale. Elle est en train de montrer de plus en plus ses limites. Elle est mortifère. Elle conduit au suicide. Au suicide de l'avenir, mais aussi aux suicides de personnes. On est déjà parmi les Etats où les taux de suicides sont les plus élevés et de plus en plus chez les jeunes. Il faut quand même essayer de comprendre aussi pourquoi on en est arrivé là! Le sourire des gens a disparu! Le capitalisme, il m'apparaît que le capitalisme d'hier n'est pas celui d'aujourd'hui, il n'en finit pas de changer de forme, et il n'a certainement pas fini de se modifier. Si l'on me dit que le capitalisme c'est d'abord et avant tout "toujours plus de profits pour les riches", je te réponds que Besancenot a bien raison de rétorquer "Nos vies valent plus que leurs profits".  Le système des intérêts notionnels imaginé par Reynders, est un choix libéral. C'est un choix dangereux, puisqu'il vide encore un peu plus les caisses de l'Etat au nom de sa foi dans la croissance économique. C'est une croyance qu'il possède, comme ça, comme un fervent croyant croit en une religion. Aveugle, quoi. En dépit de tous les dégâts que le libéralisme économique ne cesse de faire, il continue de croire que "demain, tout va s'arranger, demain, il fera beau, demain notre Sainte Mère Croissance redistribuera les richesses etc." On connaît le refrain. Mais constater que sa croyance ne modifie pas la réalité dans le sens promis, il en est incapable.

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